Les architectes navals au Quai des Voiles - Episode 1 : Maria Humblot

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Depuis 4 ans, notre association Quai des Voiles organise son grand évènement annuel "Quai des Voiles" au Pouliguen. C'est désormais une cinquantaine de voiliers qui se sont amarrés sur le Quai Jules Sandeau ou sur les pontons du port de La Baule - Le Pouliguen et qui ont navigué ensemble lors de la parade devant la pointe de Penchateau. Des bateaux de tous âges, du vénérable Black Joke construit à la fin du XIXe siècle, jusqu'aux gazelles toutes récentes mais de style "néo-classique", de toutes tailles (dans la limite des capacités du port), des 18 mètres des Corsaires de Retz jusqu'aux voile-avirons comme Pédro, Mirror de 3,30 m. Des voiliers construits dans différents pays, en France, bien évidemment, mais aussi en Grande Bretagne, Allemagne, Suède, Pays bas, Italie, Algérie,... Pour ceux qui ont été construits en France, ils sont plusieurs à avoir été dessinés par des architectes navals qui ont compté dans l'histoire de la voile. Nous allons évoquer ces architectes dans une série d'articles, en commençant par Maria Humblot.

Maria Boismain est née en 1889 ; elle apparait ici dans le registre des naissances de la ville de Corsept.

Dès son plus jeune âge, elle navigue avec son père, Louis Boismain. Passionnée de mer, elle fait ses études à l'école des Travaux publics de Paris avant de se spécialiser dans l'architecture navale et travaille pour la revue « le Yacht ».

A 30 ans, en 1919, elle se marie avec Paul Humblot. Elle aura deux filles Louisette et Paulette.

Maria Humblot est faite chevalier dans l'Ordre national de la Légion d'honneur en 1972.

Elle a vécu 100 ans et naviguait encore à 84 ans !

 

Une image contenant habits, personne, homme, Visage humainLe contenu généré par l’IA peut être incorrect.Elle est la première femme architecte navale... mais si tout amateur de voile peut citer plusieurs noms d'architectes masculins, Guillaume Verdier, Marc Lombard, Philippe Briand, Michel Joubert, Philippe Harlé, André Mauric, Eugène Cornu,...  si nous avons tous en tête le noms de navigatrices comme Florence Arthaud, Isabelle Autissier, Catherine Chabaud, Elen MacArthur, Clarisse Crémer, Samanta Davis, Violette Dorange,... je ne connais pas d'autre femme reconnue comme architecte naval,... Maria Humblot serait donc la première, mais aussi la seule femme architecte navale ?

C’est elle qui a dessiné les plans des séries Chassiron auxquelles appartiennent Andromède (Chassiron Grande Croisière) et Walaga (Chassiron Junior) qui ont participé à plusieurs éditions de notre Quai des Voiles.

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Walaga

Walaga

Extraits de la Revue Le Yacht 18 mai 1929 (Volume 47, Numéro 2408)

« Mme Humblot, qui fut, il y a quelques années, pour Le Yacht, la plus aimable des collaboratrices, est, croyons-nous, une des rares femmes qui se soient livrées, par goût, à l’étude de l’architecture navale. Elève de Talma Bertrand, l'architecte naval réputé, le tracé d’un yacht et les calculs qui en découlent n’ont plus de secrets pour elle, et, tout récemment encore, elle prenait part au concours de plans organisé par la Société Nautique de Marseille. Ajoutons, dût sa modestie en souffrir, que Mme Humblot est un barreur émérite, un excellent manœuvrier, ayant navigué dès le plus jeune âge, à bord du yacht Saint-Louis-II, qui appartenait à son père, M. Boismain, yachtsman bien connu et qui prit part à de nombreuses saisons de régates. »

Le projet du bateau "Louisette" de Maria Humbolt

"Pour étudier son nouveau bateau, Mme M. Humblot s’était posé le problème suivant, qui répond très exactement à son cas particulier: naviguer confortablement et en toute sécurité, seule avec ses deux tout jeunes enfants — qui marchent sur les traces de leur mère — posséder un bateau vite et marin, et pouvoir vivre à son bord, avec sa petite famille, dans le sens catégorique « de se passer d’un hôtel ».

La suite de l’article décrit le programme de navigation de Maria Humblot à bord de son bateau Louisette :

« Louisette, qui sera mouillée en Loire, à Corsept, près de Paimbeuf, est destinée à descendre jusqu’au Pouliguen, pour quatre ou cinq jours, (…) prenant ce port pour base, à sortir aux marées du matin pour aller sur les îlots du large, faire la pêche à la crevette rose et aux tourteaux, en rentrant au port à la pleine mer. Cet été, le petit yacht assistera aux régates de La Baule (…) et sa propriétaire espère qu’il y fera bonne figure. Une autre fois, partant de Pornic, Mme Humblot compte effectuer des sorties journalières pour aller pêcher à Noirmoutier et à l’ilot du Pilier, participant, entre temps, aux régates de Pornic et de Noirmoutier. En y ajoutant les régates de Saint-Nazaire et de Nantes, on voit que la saison de cette vaillante yachtswoman sera particulièrement bien remplie. »

La dernière partie de l'article décrit les choix d'architecture de Maria Humblot

"Pour répondre à ses desiderata, la propriétaire de Louisette s’est inspirée, dans la construction de son yacht, du monotype X. du Soient, (...). Le monotype X. du Soient est creux, tout en ayant des lignes bien tendues, et devait permettre d’obtenir l’habitabilité souhaitée. Toutefois, quelques modifications ont été apportées à la tonture et à l’extrémité des lignes d'eau. L’adjonction d’un petit rouf et la bonne hauteur sous barrots ont facilité l’aménagement d’une cabine confortable, meublée de deux couchettes rabattables, formant coffres en dessous. Sur l’avant des couchettes, il y a place pour un « Primus » et les ustensiles de cuisine. Au milieu, une table pliante permet de déjeuner à l’aise, soit dans le cockpit, soit sous le rouf en cas de mauvais temps. En outre, la voûte, du tableau à l’hiloire, est séparée par une cloison dans l’axe, formant, à droite une soute à voiles, et à gauche un coqueron où sont rangés le matériel de campement, les vêtements, etc

Le bordé de la coque est en sapin blanc de 15 mm d’épaisseur ; le carreau et le galbord en chêne de même épaisseur ; les membrures en acacia ; les serres bauquières et de bouchain en pitchpin. Le bordé du pont est en oregon de 12 mm d’épaisseur, le plat bord et les barrots en chêne."

En 2026, on peut trouver sans doute des relents de paternalisme et de misogynie dans cet article (aurait-on évoqué les jeunes enfants d'un architecte masculin...?). N'oublions pas qu'il a été rédigé en 1929. Les françaises n'obtiendront le droit de vote (et d'être élues comme le sera Maria Humblot) que 15 ans plus tard et qu'une femme mariée n'aura le droit d'ouvrir un compte bancaire et de travailler sans l'autorisation de son mari qu'en 1965...

Un 6,50 jauge "chemin de fer" dessiné par Maria Humblot.

Voici le plan d'un 6,50 jauge dite "chemin de fer" déssiné en 1920 par Maria Humblot. Ce document est issu des archives personnelles de Patrick Vuillefroy, membre de notre association.

Petite parenthèse sur cette jauge : Face à la jauge de 1906 imposée par les britaniques et jugée néfaste au développement du yachting français, le Cercle de la Voile de Paris, en marge de la jauge internationale, lance en 1907 une nouvelle série, des voiliers simples, pas chers, la série des 6,5 mètres (longueur effective). Ils sont transportables par chemin de fer dans le but de faciliter les rassemblements de flottes. Elle sera surnommée « série chemin de fer » et reconnue par le YCF comme série nationale. Voir l'article de Patrick sur les jauges dans un atricle de décembre 2024 sur notre blog.

Une femme engagée

Blason de CorseptDéléguée de la Croix Rouge pendant la Seconde Guère Mondiale, elle est élue maire de Corsept en 1945, Maria Humblot appartient au cercle des 250 femmes élues maires lors de lors des premières élections mixtes au moment de la Libération et elle fut la seule dans le très conservateur Pays de Retz de l'époque ! A noter que ces élections n’ont lieu qu'en septembre 1945 dans la poche de Saint Nazaire, contrairement au reste de la France qui élut les nouveaux maires en avril et mai 1945.

C'est également elle qui a dessiné le blason de la ville de Corsept, représentant sept coeurs ; il a été utilisé jusqu'en 1972. Très attachée à son village, elle s'est battue pour la survie du petit port de la Maison Verte !


 

Un peu de vocabulaire marin

La dernière partie de l'article de la revue "Le Yacht" de 1929 consacrée à la description technique du bateau de Maria Humblot contient un florilège de termes d'architecture navale, certains assez courants (mais il est toujours bon d'en rappeler la définition), d'autres plus rares. La précision et la richesse de ce vocabulaire sont impressionnants et... il est quasiment poétique.

Barrots : Les barrots (ou baux) sont des poutres transversales de la charpente qui relient les deux côtés de la coque. Ils jouent un rôle structurel majeur en maintenant l'écartement des parois et en soutenant directement le pont du bateau. Ils rigidifient la coque face aux forces de compression de l'eau et supportent le poids du pont et de l'équipage. La hauteur sous barrot désigne la hauteur maximale disponible à l'intérieur de la cabine (du plancher jusqu'au-dessous des barrots), critère de confort crucial pour pouvoir se tenir debout à l'intérieur.

Remarque : Barrot et Bau ne sont pas tout à fait synonymes. Le bau et le barrot sont tous les deux des poutres transversales. Le barrot est le terme générique pour toutes les poutres transversales qui soutiennent un pont. Le bau est un barrot particulier. Il s'agit des poutres maîtresses, plus fortes et plus épaisses que les barrots ordinaires, placés à des endroits stratégiques pour rigidifier fortement la coque. Les barrots classiques, plus légers, étaient alors intercalés entre les baux pour soutenir le plancher du pont. Le bau désigne également une largeur de la coque à un point donné. Le maître-bau est la largeur maximale absolue du navire.

Bordé : Le bordé de coque est l'ensemble des bordages (planches) constituant la coque externe. Une suite de bordages mis bout à bout dans le sens de la longueur du navire constitue une virure.  Le bordé de pont désigne l'ensemble des bordages ou des lattes qui constituent le revêtement supérieur du pont du bateau. Il est formé par des bordages fixés sur les baux et les barrots. Traditionnellement en bois (comme le teck, le chêne ou le sapin), il assure l'étanchéité supérieure du bateau et offre une surface de circulation sécurisée pour l'équipage et participe à la rigidité structurelle de la coque.

Carreau : Le carreau désigne la rangée supérieure du bordé située tout en haut de la coque, juste en dessous du plat-bordCette pièce joue un rôle fondamental dans la structure et la solidité de la coque. C'est la véritable « ceinture » longitudinale du navire. Il est traditionnellement plus épais et plus robuste que les autres rangées du bordé pour absorber les contraintes de torsion. Ici, pour Louisette, il est de même épaisseur mais en chêne pour apporter cette robustesse. Associé à la serre-bauquière, le carreau prend en sandwich le haut des membrures pour rigidifier l'ensemble de la coque. Synonymes : préceinte ; virure de carreau.

Coqueron : Un coqueron sur un voilier est un compartiment étanche situé tout à l'avant ou tout à l'arrière de la coque. Sur Louisette, il s'agit d'un coqueron arrière puisque situé "du tableau à l’hiloire".

Galbord : Le galbord (ou virure de galbord) est la première rangée de bordage qui se situe tout en bas de la coque, de chaque côté de la quille et fixée directement sur celle-ci. C'est une pièce maîtresse de la coque qui assure la jonction et l'étanchéité entre le fond horizontal du navire et ses flancs. C'est souvent la virure la plus large, la plus épaisse et la plus complexe à façonner, car elle doit épouser la torsion de la quille de l'avant à l'arrière. Sur Louisette, il est en chêne. Il supporte des contraintes mécaniques très fortes et joue un rôle crucial dans la solidité structurelle du navire.

Hiloire : Une hiloire désigne le rebord ou bord relevé qui est placé le long du pourtour des ouvertures du pont d’un navire (en particulier le cockpit). Ainsi, l'hiloire empêche que l’eau tombant sur le pont, comme la pluie ou les vagues, ruisselle à l’intérieur et pénètre dans les parties inférieures du navire. Synonyme : surbau.

Membrure : La membrure désigne l’ensemble des pièces qui forment la charpente transversale de la coque. Elle agit comme une véritable cage thoracique, soutenant le bordé et maintenant la rigidité de la coque face à la pression de l'eau. Elle se compose de plusieurs pièces superposées et assemblées. Une membrure complète est appelée couple.

Primus : Le réchaud Primus de bateau est un réchaud à pression (sans mèche)  fonctionnant traditionnellement au pétrole souvent monté sur un système à cardan pour rester horizontal malgré les mouvements et la gîte du voilier.  C'était un dispositif très prisé des marins au long cours et des navigateurs solitaires (comme Bernard Moitessier ou Joshua Slocum) pour sa robustesse et sa fiabilité en conditions extrêmes. 

Plat bord : Le plat-bord désigne la pièce de bois qui forme la bordure supérieure du flanc d'un bateau. Il renforce la liaison entre la coque et le pont, consolidant ainsi la structure globale du navire. Il protège le haut de la coque contre les chocs lors des manœuvres d'amarrage.

Serre-bauquière : La serre-bauquière est une pièce longitudinale fixée à l'intérieur de la coque, tout en haut des membrures. Elle s'associe directement au carreau pour former la ceinture supérieure du navire. Elle sert de support aux baux. Les baux viennent s'encastrer ou se fixer directement sur la serre-bauquière. En liant solidement la tête de toutes les membrures de l'avant à l'arrière du bateau, elle empêche la coque de se déformer sous l'effet de la houle (flexion et torsion).

Serre de bouchain : Une serre de bouchain est une pièce longitudinale intérieure fixée le long des membrures à l'endroit au niveau du bouchain, c'est-à-dire la zone de transition ou la cassure de forme entre le fond et les côtés du navire. Elle sert à renforcer la structure longitudinale de la coque en reliant les membrures entre elles. Elle empêche la coque de se déformer sous la pression entre le fond et les flancs dans une zone très exposée aux efforts.

Tableau (arrière) : Le tableau arrière est la partie émergée de la poupe (arrière du bateau).

Tonture : La tonture désigne la courbure longitudinale du pont d'un navire, c'est-à-dire la ligne que forme le pont lorsqu'on observe le bateau de profil. Elle participe à l'élégance de la silhouette du navire et à la répartition des volumes de la coque. Elle ne doit pas être confondue avec le bouge, qui désigne la courbure transversale du pont et favorise l'écoulement de l'eau vers les côtés du pont.

Apprendre les termes utilisés en architecture navale

Voûte : La voûte désigne la partie arrière de la coque qui se prolonge en surplomb au-dessus de l'eau. Elle s'élève progressivement au-dessus de la ligne de flottaison pour rejoindre le tableau arrière.

 

... et parce qu'un dessin vaut souvent mieux qu'un long discours :


 

Sources de cet article :

Revue Le Yacht - 1929-05-18 (Volume 47, Numéro 2408) - Source gallica.bnf.fr / BnF https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k83727914

Musée Maritime de La Rochelle - Article dédié à  Sylphide probablement unique rescapée du « Chassiron Tour du Monde » de 12 mètres

Site de la ville de Saint Brévin - Article consacré à Maria Humblot saint-brevin.com/maria-boismain-humblot-nbsp-1egrave-re-femme-architecte-navale.html

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