"J'ai beau franchir le cap Leeuwin au sud de l'Australie en tête, je perds beaucoup de milles sur les adversaires et multiplie les empannages, c'est épuisant... Je ressens une certaine amertume et injustice par rapport aux risques que j'ai calculés puis assumés et d'avoir malgré tout perdu cette avance. Je vais apprendre à mon arrivée que des marins très réputés, tels Loïc Peyron, Alain Gautier, Franck Cammas ou Charles Caudrelier, ne seraient jamais allés flirter avec cette dépression, mais qu'ils n'ont jamais douté de ma capacité d'anticipation, et de la façon dont je l'ai gérée. Venant de leur part, je vais prendre cela comme un beau compliment. Le ciel est gris, la houle puissante. Aucun doute, je retrouve les conditions périlleuses et inconfortables des cinquantièmes hurlants, selon l'appellation donnée par les pionniers de la Whitbread 1971, première course autour du monde en équipage.
"Cinquième semaine du Vendée Globe, en approche de la Nouvelle-Zélande, Yoann et Seb ne cessent de revenir sur moi. Je vérifie mes voiles d'avant, et je me rends compte que mon FR0 a deux belles déchirures dans le sens des efforts. Et quand je roule ma staysail (voile d'étai) quelques heures plus tard, les trous se sont agrandis et mesurent désormais près d'un mètre. Je dois rapidement changer de voile pour une plus petite. Je perds du terrain et dois vite attaquer la réparation dans la soute avant. Cette dernière ressemble à une petite cave bordée de varangues et de lisses agressives. Je me retrouve avec une montagne de tissu 3Di hyper raide, plus épais que du carton-pâte, à dérouler dans le noir avec ma lampe frontale. J'ai un créneau de moins de quarante-huit heures avant de la renvoyer déroulée. Il faut que j'en profite, sachant que je subodore que ce nouvel atelier couture va me prendre du temps. Je n'ai pas hésité à enfiler mon casque, le bateau sous pilote bombarde à plus de 18 noeuds de moyenne avec des pointes à 30 noeuds, tapant régulièrement dans la mer. Je me fais balader de droite à gauche, d'avant en arrière. Franchement,c'est un peu l'horreur ! A chaque tour défait, je prie pour trouver la première déchirure puis la seconde le plus vite possible. Je sors ma trousse de couture - paumelle, fil épais et grosse aiguille. Il faut que je m'arrache car pour la renvoyer je devrai la sortir sur le pont afin de ne pas rater le vent faible. Dans l'urgence, je ne fais rien de mieux que m'enfoncer profondément l'aiguille dans le pouce. Je suis à l'entrée du Pacifique, loin de tout. Je contacte Laure Jacolot, médecin de la course, lui envoie des photos de ma main afin qu'elle me transmette les instructions pour éviter que ça ne s'aggrave avec une potentielle infection. A terre, ce serait réglé en trois coups de cuillère à pot, mais en mer notre état peut vite se dégrader avec la fatigue. Lors des stages de préparation au Vendée Globe, nous avons eu un atelier médical dans le but de pouvoir résoudre blessures et traumatismes par nous-même. Apprendre à diagnostiquer un ennui de santé, se faire une injection en intraveineuse, recoudre une plaie en s'exerçant sur une patte de cochon... c'est assez impressionnant. Nous ne sommes que des apprentis soignants, mais ces sessions sont aussi essentielles qu'indispensables pour pouvoir se soigner quand on est seul en mer. Comme tous les concurrents, j'ai à bord une sacoche médicale contenant des médicaments de premiers secours tous numérotés. Je soigne mon pouce, fais quelques siestes, puis retourne dans la soute. La plaisanterie dure trente-six heures, nuit et jour. Une vraie punition ! Je ressors enfin ma voile réparée sur le pont, je la hisse à l'aveugle depuis le cockpit, et parviens à l'enrouler. Ces bateaux accélèrent tellement fort que les voiles se comportent parfois comme des aérofreins, et faseyent avant de se replier et de se regonfler brutalement. North Sails, leader mondial et incontesté des voiles de compétition, a peut-être sous-estimé cet aspect. Je ne vais pas être le seul à avoir ce type de soucis sur le Vendée Globe.
J'ai quelques heures de répit, avant un run totalement dingue le long de la zone des glaces (ZEA). Avec Yoann, on attaque comme des malades dans une mer casse-bateau. Je sens que je fais mal à Macif. Je navigue surtoilé, ça tape fort et je n'aime pas ça. C'est du grand n'importe quoi, mais en même temps, j'ai le sentiment de ne pas avoir le choix. Yoann aussi est à fond, je vois ses moyennes à chaque pointage.J'apprendrai après mon arrivée en parlant avec lui qu'il a même prévenu son équipe qu'il allait calmer le jeu et arrêter les conneries.Tous les deux naviguons franchement au delà du raisonnable. Je sais que si je continue ainsi, je vais finir par flinguer mon bateau.