Hommage à Charlie Dalin

Le 12/06/2026 0

Ce 11 juin 2026, à l'association Quai des Voiles, nous étions tous mobilisés pour la préparation de notre Quai des Voiles 2026, quand nous avons appris la mort de Charlie Dalin. Il nous a paru évident de faire une pause pour rendre hommage à ce marin d'exception.

Charlie Dalin (c) photo prise le 14-01-2025 par Christophe Petit Tesson EPA

Le skipper Charlie Dalin, à son arrivée aux Sables d'Olonne, après avoir remporté le Vendée Globe, le 14 janvier 2025. • © Christophe Petit Tesson - EPA via MaxPPP

Photo publiée sur le site de France 3

 

Bien sûr, Charlie Dalin a marqué l'histoire de la course au large en remportant l'édition 2024 - 2025 du Vendée Globe. Une course maîtrisée de bout en bout avec un record à l'arrivée aux Sables d'Olonnes : 64 jours, 19 heures et 22 minutes, 9 jours de moins que le record établi par Armel Le Cléac’h en 2016 et à une vitesse moyenne de 17,79 nœuds !

Ce que nous ne savions pas alors, c'est qu'il luttait déjà pendant cette course contre un cancer, poursuivant son traitement lors de son tour du monde. Quand il en avait parlé, plusieurs mois plus tard, après son opération et la parution de son livre La force du destin chez Gallimard, il disait qu'une maladie c'est comme pour les problèmes techniques sur un bateau pendant la course, on en parle qu'une fois que c'est résolu...

Charlie Dalin, c'est un palmarès impressionnant avec, notamment : 

  • En 2011, il intègre le pôle Finistère Course au Large de Port-la-Forêt et débute dans la catégorie Figaro Beneteau. Dès sa deuxième saison, en 2012, il remporte la Transat AG2R La Mondiale en double avec Gildas Morvan.
  • Il réalise 5 podiums consécutifs sur la Solitaire du Figaro entre 2014 et 2018
  • Il remporte la Transat Jacques Vabre en 2019.
  • En 2019, il est 1er de la Transat Jacques Vabre avec Yann Eliès
  • Lors du Vendée Globe 2020-2021, Charlie Dalin est le premier à couper la ligne d’arrivée, mais il n'est que deuxième du classement final derrière Yannick Bestaven qui a bénéficié de bonifications par le jury, après le sauvetage de Kevin Escoffier au large du Cap de Bonne Espérance. A aucun moment, il n'a exprimé une critique à l'égard de cette décision logique et conforme à l'éthique de la course au large, mais sans doute douloureuse pour lui.
  • Il est champion du monde de la classe IMOCA en 2021 et en 2022

 

Charlie Dalin était redoutable compétiteur sur l'eau, mais ses victoires se sont aussi probablement construites dans ses choix architecturaux et la préparation de ses bateaux. Architecte naval diplômé de la prestigieuse Université de Southampton, il a en effet participé à la construction de ses deux IMOCA à toutes les étapes de la conception. D'ailleurs au moment où nous publions cet article, Sam Goodchild sur le bateau de Charlie Dalin (celui du Vendée Globe 2024-2025) caracole en tête de la course Vendée Arctique depuis les premières heures de course et accentue continuellement son avance, preuve supplémentaire, s'il en était besoin, de la pertinence des choix d'architecture de Charlie Dalin !

Nous n'allons pas ici paraphraser tous les articles publiés sur Charlie Dalin, nous préférons nous rappeler un moment particulier du Vendée Globe 2024-2025 que nous avions suivi sur la cartographie et commenté entre membres de l'association Quai des Voiles sur notre forum interne. Il s'agit du moment où Dalin reste dans le sud pour affronter une très grosse dépression - option qui a été essentielle pour la victoire finale. Nos commentaires, retranscrits ici, sont passionnés, ils expriment parfois le doute mais surtout l'admiration pour le courage, la clairvoyance de Charlie Dalin et sa confiance en ses capacités et la qualité de la préparation du bateau. Un beau souvenir et beaucoup d'émotion !

Carto vg 02 12 2024- Petit break réalisé par le trio de tête. Ruyant un peu décroché et surtout Beyou à 400 milles et pour les 2 un écart qui va s'accroître vu les prévisions météo... 

- Trajectoire parfaite pour Dalin. On le savait depuis 4 ans... mais le candidat est vraiment sérieux.

Carto vg 03 12 2024 49h- Houla, il fera bon être dans le nord dans les 24 à 48 h... Dalin va-t-il être victime de son avance avec du près serré puis du bon plein apparent dans la piole tandis que ça déboulera sur son bâbord arrière au petit large puis au reaching... ? 

- Le choix de Beyou au nord est un vrai choix de marin pour préserver l'homme et le bateau.

- Pari risqué des 2 sudistes quand on voit la météo à 24-48h

Carto vg 06 12 2024- Et pendant ce temps, Charlie continue de creuser l'écart, encore à l'avant de la dépression qui a l'air de perdre un peu en intensité. Les nordistes sont à l'arrière de cette dépression maintenant dans une mer démontée... Quand tu vois leur tête dans les vidéos, tu te dis qu'ils ont sacrément morflé. Respect !!! 

- Hé oui, ça semble avoir fonctionné son plan Sud... ! On tient peut-être un vainqueur.

- Le chemin est encore long et il peut se passer plein de choses comme la rencontre avec un OFNI. Cependant, tu avouera que ce qu'il a fait est
exceptionnel !

Carto vg 14 12 2024- Houlala... Grosse barrière de pétole ce week-end. Ca va creuser gravement l'écart entre le trio de tête et les suivants... En course au large, on appelle ça "un passage à niveau". Si tu le loupes, tu as un train de retard. Ca sent l'échappée et la transformation de l'essai ! Grosse option, sauf casse sur Dalin.

- S'il tient jusqu'au bout ça sera la deuxième fois  qu'il passe la ligne en tête, mais la première fois en tant que vainqueur sur le tapis vert

Carto vg 15 12 2024

- Les prochaines 24 heures s'annoncent décidément bien cruelles... pour les poursuivants.

- Sauf casses majeures, ça devrait en effet se jouer entre Dalin et Richomme. Simon (3è) avec un foil en moins aura du mal à être dans la bagarre. Reste à savoir si ça se jouera uniquement sur les performances exceptionnelles de ces 2 marins, ou sur l'état du bateau le plus proche de son potentiel maximum...

Carto vg 23 12 2024 rcHe oui, le Charlie repasse devant. Impressionnant ce qu'ils sont en train de réaliser Yoann Richomme et lui. Ils continuent de creuser l'écart sur le groupe des poursuivants mené par Thomas Ruyant à plus de 1300 milles derrière... 1300 milles c'est grosso modo l'avance qu'on les 2 de devant sur le record de Le Cléach... Autrement dit, les poursuivants sont dans les temps du record de 2016-2017... 

Vu de l'intérieur de l'IMOCA, voici comment Charlie Dalin a vécu cet épisode (extraits de son livre "La force du destin")

La force du destin - Livre de Charlie Dalin

"Je suis en avant du système dépressionnaire, mais là il me faut "envoyer du pâté" comme disent les voileux, et aller le plus vite possible. J'évolue entre J2 et J3, j'essaie de ne pas trop perdre de temps en réduisant la voilure et en arisant la grand-voile. Chaque mètre gagné, c'est moins de risque de me retrouver au plus fort de la tempête. Rien que de penser à un souci technique - comme le problème de barre que connaîtra Yannick Bestaven, le tenant du titre - me fait froid dans le dos. Si je casse mon foil ou mon safran tribord, je serai assurément dans la panade. Je n'ai aucun répit. Je tente tant bien que mal de me reposer, et je vais un peu plus vite que mes routages. Une ou deux fois, je ralentis car le vent faiblit. C'est stressant. Je surveille sans cesse les images satellite et le ciel depuis ma cabine, afin de valider mes choix. La dépression est presque sur moi. J'ai encore peur de me faire "défoncer". Je finis par me retrouver au portant VMG dans pas mal de mer, avec quelques déferlantes et des rafales de 40 noeuds tout à fait gérables. J'ai réussi mon pari, mais je suis complètement vidé"

"J'ai beau franchir le cap Leeuwin au sud de l'Australie en tête, je perds beaucoup de milles sur les adversaires et multiplie les empannages, c'est épuisant... Je ressens une certaine amertume et injustice par rapport aux risques que j'ai calculés puis assumés et d'avoir malgré tout perdu cette avance. Je vais apprendre à mon arrivée que des marins très réputés, tels Loïc Peyron, Alain Gautier, Franck Cammas ou Charles Caudrelier, ne seraient jamais allés flirter avec cette dépression, mais qu'ils n'ont jamais douté de ma capacité d'anticipation, et de la façon dont je l'ai gérée. Venant de leur part, je vais prendre cela comme un beau compliment. Le ciel est gris, la houle puissante. Aucun doute, je retrouve les conditions périlleuses et inconfortables des cinquantièmes hurlants, selon l'appellation donnée par les pionniers de la Whitbread 1971, première course autour du monde en équipage.

"Cinquième semaine du Vendée Globe, en approche de la Nouvelle-Zélande, Yoann et Seb ne cessent de revenir sur moi. Je vérifie mes voiles d'avant, et je me rends compte que mon FR0 a deux belles déchirures dans le sens des efforts. Et quand je roule ma staysail (voile d'étai) quelques heures plus tard, les trous se sont agrandis et mesurent désormais près d'un mètre. Je dois rapidement changer de voile pour une plus petite. Je perds du terrain et dois vite attaquer la réparation dans la soute avant. Cette dernière ressemble à une petite cave bordée de varangues et de lisses agressives. Je me retrouve avec une montagne de tissu 3Di hyper raide, plus épais que du carton-pâte, à dérouler dans le noir avec ma lampe frontale. J'ai un créneau de moins de quarante-huit heures avant de la renvoyer déroulée. Il faut que j'en profite, sachant que je subodore que ce nouvel atelier couture va me prendre du temps. Je n'ai pas hésité à enfiler mon casque, le bateau sous pilote bombarde à plus de 18 noeuds de moyenne avec des pointes à 30 noeuds, tapant régulièrement dans la mer. Je me fais balader de droite à gauche, d'avant en arrière. Franchement,c'est un peu l'horreur ! A chaque tour défait, je prie pour trouver la première déchirure puis la seconde le plus vite possible. Je sors ma trousse de couture - paumelle, fil épais et grosse aiguille. Il faut que je m'arrache car pour la renvoyer je devrai la sortir sur le pont afin de ne pas rater le vent faible. Dans l'urgence, je ne fais rien de mieux que m'enfoncer profondément l'aiguille dans le pouce. Je suis à l'entrée du Pacifique, loin de tout. Je contacte Laure Jacolot, médecin de la course, lui envoie des photos de ma main afin qu'elle me transmette les instructions pour éviter que ça ne s'aggrave avec une potentielle infection. A terre, ce serait réglé en trois coups de cuillère à pot, mais en mer notre état peut vite se dégrader avec la fatigue. Lors des stages de préparation au Vendée Globe, nous avons eu un atelier médical dans le but de pouvoir résoudre blessures et traumatismes par nous-même. Apprendre à diagnostiquer un ennui de santé, se faire une injection en intraveineuse, recoudre une plaie en s'exerçant  sur une patte de cochon... c'est assez impressionnant. Nous ne sommes que des apprentis soignants, mais ces sessions sont aussi essentielles qu'indispensables pour pouvoir se soigner quand on est seul en mer. Comme tous les concurrents, j'ai à bord une sacoche médicale contenant des médicaments de premiers secours tous numérotés. Je soigne mon pouce, fais quelques siestes, puis retourne dans la soute. La plaisanterie dure trente-six heures, nuit et jour. Une vraie punition ! Je ressors enfin ma voile réparée sur le  pont, je la hisse à l'aveugle depuis le cockpit, et parviens à l'enrouler. Ces bateaux accélèrent tellement fort que les voiles se comportent parfois comme des aérofreins, et faseyent avant de se replier et de se regonfler brutalement. North Sails, leader mondial et incontesté des voiles de compétition, a peut-être sous-estimé cet aspect. Je ne vais pas être le seul à avoir ce type de soucis sur le Vendée Globe.

J'ai quelques heures de répit, avant un run totalement dingue le long de la zone des glaces (ZEA). Avec Yoann, on attaque comme des malades dans une mer casse-bateau. Je sens que je fais mal à Macif. Je navigue surtoilé, ça tape fort et je n'aime pas ça. C'est du grand n'importe quoi, mais en même temps, j'ai le sentiment de ne pas avoir le choix. Yoann aussi est à fond, je vois ses moyennes à chaque pointage.J'apprendrai après mon arrivée en parlant avec lui qu'il a même prévenu son équipe qu'il allait calmer le jeu et arrêter les conneries.Tous les deux naviguons franchement au delà du raisonnable. Je sais que si je continue ainsi, je vais finir par flinguer mon bateau.

.... et trois semaines plus tard...

Vg2024 2501141511 vg24 macif channel 1401 vc1561 haute definition jpgPhoto © Vincent Curutchet / Alea sur le site du Vendée Globe

 

 

 

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